Le roman graphique « Tsar Bomba » raconte, à travers le témoignage d’Andreï Sakharov, la concurrence entre les grandes puissances pour créer l’arme atomique la plus dévastatrice.
L’auteur Fabien Grolleau affirme qu’il ne désire pas faire de propagande avec son livre et je dois dire que je suis assez d’accord. Bien que le bouquin porte essentiellement sur les essais nucléaires de l’URSS, on y puise aussi des informations sur la France et les États-Unis.
Quand on raconte les différentes histoires vécues tout au long du développement de « Tsar Bomba », on doit au moins placer le lecteur dans le contexte du moment en URSS. On a alors affaire à un régime totalitaire qui élimine ses propres citoyens, même si ces derniers n’ont rien fait de répréhensible. J’ai pu constater le résultat des purges staliniennes dans le bouquin « Les alpinistes de Staline ».
Le roman graphique Tsar Bomba
Les scientifiques soviétiques travaillent dans ce qui est convenu d’appeler « l’Installation ». Ils ne savent pas exactement où cela se trouve, à cause du secret militaire. Ils ignorent également la durée de leur transfert dans ces laboratoires axés sur la recherche nucléaire. Et il est évident qu’avec le contexte de l’époque, aucun savant n’ose critiquer ouvertement le Kremlin. Mais Sakharov fait exception.
Réalisant la portée de ses recherches, Andreï Sakharov en vient à « dénoncer les crimes de Staline, les dangers de la guerre thermonucléaire, les périls écologiques en cours ou à venir et surtout le manque de démocratie dans son pays ! Du jamais vu en Union soviétique ». Il entre désormais en dissidence.
Ci-dessous se trouve un graphique montrant la différence d’intensité entre une bombe atomique créée en 1945 et la Tsar Bomba de 1961.
Comparaison de la force des bombes nucléaires
L’alliance Allemagne-Japon lors de la Seconde Guerre mondiale bouleverse les rapports de force et pousse les États-Unis à inventer une arme impensable pour mettre fin aux hostilités. L’ère nucléaire commence avec le Projet Manhattan et Hiroshima.
Les grandes puissances constatent l’effet dévastateur de l’arme atomique et se lancent dans une course aux armements pour instaurer une politique de dissuasion nucléaire. Pas question qu’un seul pays possède la bombe ! L’humanité doit désormais se conforter avec l’idée que l’équilibre de la terreur maintient la paix.
L’auteur souligne la conséquence des radiations sur les habitants des régions entourant les essais nucléaires. Que ce soit à la suite de vents qui tournent, de réaction nucléaire plus forte que calculée ou par manque de transparence envers les villageois, beaucoup de citoyens décèdent des suites de ces essais supposément « contrôlés ». La sécurité nationale et la souveraineté territoriale l’emportent sur toute autre considération.
Sur une note personnelle
Une nouvelle course accapare maintenant toutes les énergies des chercheurs des grandes puissances : l’intelligence artificielle. On parle d’utilisation éthique de ces progrès technologiques, mais il s’agit davantage de poudre aux yeux qu’autre chose.
Tout ce qui compte désormais pour une grande puissance est de s’assurer qu’elle est en avance sur les autres. Un article de l’édition Janvier/Février de la revue Foreign Affairs mentionnait que le pays qui détiendra une avance réelle sur ses concurrents face à l’intelligence artificielle contrôlera le monde. Dans ce contexte, je ne crois pas qu’une grande puissance acceptera de se limiter et de ralentir ses recherches à cause d’une question éthique.
En guise de conclusion, une citation d’Albert Einstein que l’on retrouve dans le roman graphique: « Je ne sais pas comment on fera la troisième guerre mondiale, mais je sais comment on fera la quatrième : avec des bâtons et des pierres ».
Roman graphique Elon Musk par Darryl Cunningham, éditions Delcourt/Ancrages.
La famille Musk
J’aime bien les histoires vécues et en particulier les enquêtes qui étudient le comportement humain. En lisant ce roman graphique sur Elon Musk, on réalise le haut niveau d’initiative du personnage et son appréciation du risque élevé dans toute entreprise. Cette qualité est également présente dans la généalogie familiale, en commençant par le grand-père. Cette famille agit toutefois clairement sans se préoccuper des normes sociales.
Ce qu’Elon désire surtout est d’orienter son talent et sa créativité pour avoir une influence sur la marche du monde, spécialement en ce qui concerne internet, les énergies renouvelables et l’espace. Le roman graphique, en plus de mentionner les succès de Musk, souligne cependant les zones d’ombre trop souvent occultées.
Considérant que l’humanité colonisera l’espace un jour, Elon Musk cherche à acheter une fusée, mais elles sont toutes trop chères. Une équipe de scientifiques de Spacex invente donc une fusée nommée Falcon 1, que la société réussit à mettre en orbite après six ans de travail. En 2011, Spacex construit la première fusée réutilisable au monde. Un an plus tard, la Falcon 9 équipée d’une capsule Dragon ravitaille la station spatiale internationale (SSI). Devant ce succès, le gouvernement réinjecte un autre 440 millions $ dans Spacex pour du développement. J’écris « un autre 440 millions $ » car ce n’est pas le premier investissement de l’État dans cette société.
Sociétés sauvées de justesse
À la lecture du livre, on réalise combien de fois les sociétés de Musk ont frôlé la catastrophe, mais ont été sauvées de justesse par la persévérance, beaucoup de chance, des relations gouvernementales au plus haut niveau et de belles promesses.
On n’a qu’à penser à Tesla et Spacex, deux entreprises en danger qui furent épargnées de la faillite par l’injection soudaine d’argent public sous la forme d’un contrat de 1,6 milliard de dollars en provenance de la NASA. Le tout précédé et suivi d’importants prêts du gouvernement américain : « Sans le soutien des contribuables américains, la fortune de Musk n’existerait pas ».
Le livre parle également d’une fraude possible alors que l’organisme de sécurité des marchés financiers (SEC) a déposé une plainte pour Tweets trompeurs quant à Tesla. Ces tweets auraient fait grimper l’action de 6 %. Un accord a eu lieu une semaine plus tard entre Musk et la SEC. Sur ce sujet, Musk n’admet ou ne dément pas les allégations. « Musk et Tesla durent payer une amende de 20 millions chacun et Musk dut quitter son poste de président du conseil d’administration de Tesla pour trois ans tout en restant P.-D.G. »
Une page du roman graphique Elon Musk: enquête sur un nouveau maître du monde.
Promesses fantasques ou annonces sans fondement
Musk a du talent quand il s’agit de vanter ses produits. Mais l’auteur spécifie ceci : « Il est indéniable que Musk est déterminé, intraitable et qu’il possède un vrai don pour l’autopromotion. Cela dit, ce n’est pas un inventeur et encore moins un scientifique. »
Le bouquin énumère certaines promesses fantasques tout en soulignant que les médias aident Musk en transmettant des informations qui ne sont pas systématiquement vérifiables ou démontrées. Le résultat est que le lecteur moyen a l’impression qu’Elon Musk a développé Spacex et Tesla tout seul : « La légende du milliardaire “qui-s’est-fait-tout-seul” sera toujours plus séduisante que la banale réalité ».
Comme exemple de promesses fantasques, Musk annonce que toutes les recharges de batterie seront gratuites pour la Tesla Model S. Ce n’est que du vent. Il annonce aussi qu’une Tesla roulera en 2017 de façon autonome entre Los Angeles et New York. Au moment d’écrire ces lignes, il n’y a eu aucune concrétisation d’une telle promesse.
Il fait également d’autres déclarations osées en 2016 alors qu’il fonde Neuralink. Cette compagnie fait l’objet de critiques, car les recherches qu’elle finance sont mal maîtrisées. Elles génèrent de la souffrance animale inutile. En 2024, Elon Musk dévoile que « sa société a réussi l’implantation d’un appareil capable de “lire les pensées” dans le cerveau d’un individu […] ». Il ne fournit aucun détail sur le lieu de l’opération ni sur les résultats.
Musk fait également des annonces sans fondement quant à la vaccination et la virulence de la Covid-19. Alors qu’il déclare que ce virus a un taux de mortalité très bas et qu’il ne se fera pas vacciner, l’OMS annonce en 2023 que la planète en est à plus de trois millions de décès. Il change d’idée et se fait vacciner. Mais quel effet ont eu entretemps ses propos sur les Américains récalcitrants ?
Elon Musk, Twitter et X
« Depuis son rachat par Musk, Twitter (ou plutôt “X”) est un outil de promotion des intérêts, des préjugés et des théories du complot des partis de droite de la classe politique américaine. Ce parti pris a fait déferler sur le site un raz-de-marée de racisme, d’antisémitisme, de climatoscepticisme, de haine envers les LGBTQ+ et d’infox médicales. »
Le long-termisme et la colonisation de diverses planètes sont des thèmes chers à Elon Musk. Voici ce que le bouquin en dit : « Le long-termisme est une idéologie extrêmement dangereuse. C’est une religion séculaire bâtie autour de l’adoration de “la valeur à venir” et dont l’éthique vous absout de ne pas vous inquiéter des menaces telles que le changement climatique et la pauvreté mondiale, tout en faisant de vous une bonne personne, car vous vous préoccupez de l’avenir de l’humanité en tant que race ayant conquis d’autres planètes. »
« Personne ne devrait disposer du pouvoir discrétionnaire dont jouit Elon Musk, car il ne l’a pas mérité et il ne le doit pas à lui seul. Il ne comprend pas tout ce que son succès doit aux privilèges et à la chance. Résultat, il se croit bien plus intelligent qu’il ne l’est en réalité ».
Elon Musk et le président américain Donald Trump
Si l’attitude et les décisions qui caractérisent Elon Musk dans l’entrepreneuriat se transposent à l’État, il se pourrait qu’elles nuisent aux aspirations du président américain quant à sa vision de la politique américaine et des actions à prendre face aux défis à venir.
Par exemple, Musk est reconnu pour éviter la confrontation avec le président chinois, car la Chine constitue le deuxième plus grand marché pour Tesla. Mais Trump ne s’est pas gêné dans son premier mandat pour imposer des tarifs douaniers substantiels à la Chine. Musk a aussi « interféré directement dans le combat que mène l’Ukraine face à l’invasion russe ». Les intérêts stratégiques des deux individus pourraient diverger de façon importante à certains moments.
Mais, il faut également considérer que les actions des deux hommes puissent entrer en phase, ce qui signifierait des bouleversements beaucoup plus rapides et plus profonds que prévu.
Une chose est certaine : les solutions apportées aux difficultés américaines par le duo Trump/Musk surprendront les observateurs de la scène politique et économique. La famille Musk ne s’est jamais préoccupée de la poussière qu’elle soulève au moment d’aller de l’avant avec ses idées. Et l’analyse réductrice de Trump quant à la cause des problèmes américains n’aidera en rien à rassurer les différents acteurs nationaux et internationaux. On le constate avec les propos actuels sur le Groënland, le canal de Panama et le Canada.
Les pays visés par leurs initiatives devront s’attendre à tout et user de créativité, de combativité et de sang-froid pour imposer le respect et la mesure.